Chat jeté dans l'eauLe Tigre pensait avoir écœuré les spammeurs proposant des trucs à la con, genre s’autoréférencer pour faire péter les scores sur les moteurs de recherche. En fait, ces individus sont à l’instar des vagues sur les plages d’Honolulu. Ça vient par séries. A ce moment, il faut avoir sa planche bien affûtée pour surfer sur la connerie.

Lucille Bolduc et Agnès Fortin reviennent en force

Avant de démarrer le présent billet, il faut savoir trois petites choses :

1/ Ce n’est pas la première fois que je reçois ce genre de courriels m’offrant la possibilité d’augmenter mon pagerank. Ma dernière expérience m’avait laissé sur ma faim (si ça vous intéresse, en lien), je voulais absolument retenter ma chance.

2/ Et là, magie, voilà-t-y pas que Lucille Bolduc/Agnès Fortin me contacte à nouveau. Il fallait impérativement que je change mes réponses, histoire de voir jusqu’où je peux aller. 

3/ Puisque le but de cet article est uniquement de vous divertir, Tigre en profitera pour innover en versant dans un style épistolaire entrecoupé de fines remarques à l’intention de mon interlocutrice – que je tutoierai en privé.

Z’êtes prêts ? C’est parti.

Lucille, ma chérie,

Tu ne peux imaginer mon plaisir d’avoir encore de tes nouvelles. Je te croyais disparue. Et pourtant tu m’annonces, pour la troisième fois, disposer d’un « nombre important de sites de jeux et de casino » avant de me proposer « un échange gratuit de liens » avec mon site. Tu es revenue pour moi et je ne peux empêcher d’y déceler un mot que je pensais perdu à jamais : le destin.

J’ai tant de questions à te poser, je ne sais pas si une vie pourrait en venir à bout. Pourquoi toute cette attente ? Pourquoi ne pas avoir répondu à mon premier courriel où, j’en suis désolé, je t’avais confondu avec une certaine Agnès Fortin ? M’en voulais-tu ? Pourtant tu viens de me contacter avec les mêmes termes qu’autrefois. A moins que tu n’aies la mémoire d’un poisson chat, je me plais à croire que tu es la VRAIE Lucille. Joie.

Trop excité pour laisser passer les trois jours de politesse, je la brûlais pour toi en répondant non sans fébrilité :

De: Le Tigre
à: Lucille.Bolduc@freferencement.com
Date: 19 décembre 2014 17:46
Objet: Re: [SPAM] Beaucoup d’idées pour des échanges de liens

Bonsoir Madame Bolduc,

Je suis très honoré par votre proposition, à quelle occasion avez-vous découvert mon site internet ?

Il m’arrive en effet de mettre des liens vers d’autres sites dans le cadre de partenariats (ou, plus simplement, dans ma blogroll) et je serais éventuellement intéressé par un échange de liens. De quels sites disposez-vous exactement qui peuvent m’être profitable ? Et qu’attendriez-vous exactement de moi ?

Dans l’attente de votre réponse,

Je vous prie de me croire, Chère Madame,
votre bien dévoué blogueur

[pour la suite, les cases destinataires/date/etc. seront supprimées]

Ce dernier courriel, envoyé un vendredi, me permettait de reposer mes sens mis à vif. Je me suis imaginé tellement de destinées entre nous, tant d’échanges profitables me parcouraient l’échine que j’étais sûr d’avoir une monumentale gaule le weekend. Pour tout t’avouer, ma tigresse a été surprise de ma vigueur, mes sensuelles intentions furent intarissables. Je crois qu’elle se doute de quelque chose.

Lucille, ma beauté numérique, tu as illuminé ma fin de semaine. Du moins le pensais-je. Dès que mon smartphone a émis ce petit bruit si caractéristique, je ne pouvais me douter que tu prendrais le temps, un samedi soir, pour me répondre. Tu passes donc le jour sacré, réservé à la fête, aux amis et aux amours, à m’écrire ? Mes sentiments pour toi, plus purs que jamais, ne pouvaient attendre la nuit.

J’ai donc dû prétexter une explosive chiasse de dernière minute auprès de ma tigresse afin de lire, en toute quiétude, tes bons mots :

Salut, Comment tu fais:):) Désolé, que je ne suis pas donc couramment le Français.
Merci de revenir à moi si vite:) OK je suis un expert SEO et j’ai beaucoup de sites en différentes langues, et j’ai vu vos sites. Maintenant, jetez un oeil sur quelques de mes sites :
fwbooks.com ; radonic.org ; telemoose.com ; twolovers-lefilm.com ; teamradical.com ; laurareviews.net ; prospace-fr.comd ; gogohotel.com ; antennagallery.org ; www.annufrance.com Je vous ai offert certains sites avec bon classement qui vous aidera à augmenter les Backlinks de votre site et le classement. J’ai beaucoup d’autres sites sur différents sujets.

Vous pouvez choisir l’un de ce qui précède, sur lequel vous souhaitez publier votre bannière et me l’envoyer. En échange, vous devrez publier mon lien texte ou bannière sur votre page intérieure suivant qui pointera vers mon site de jeux (fr.playmillion.com) :
http://www.quandletigrelit.fr/jeff-lemire-trillium/

En échange, je vais publier votre contenu sur mon site qui pointera vers le vôtre.Cet accord permettra aux deux d’entre nous d’augmenter notre Backlinks, Pages et classement. Ce processus permettra aux deux d’entre nous de promouvoir nos sites en libre. Il s’agit d’un accord bénéfique pour nous deux, alors laissez-moi savoir dès que possible:):)
En attente:):)

Cordialement,

Mon subtil canari, tu viens de briser le cœur qui prenait forme au-dessus de ma crinière bien léchée. Sans doute à tort étais-je en train d’imaginer de belles choses entre nous. Je visualisais déjà un partenariat durable d’où aurait pu émerger, entre deux clics, une romance qui aurait constitué le point de départ d’un manuscrit à l’eau de rose satinée, un objet littéraire d’une rare finesse destiné aux plus grands éditeurs de France et de Navarre.

Hélas, mille fois hélas, tu ne joues pas le jeu. Lorsque je te demandais comment tu avais trouvé mon blog, c’était évidemment une perche tendue pour que tu me flattes. Car introduire des liens dans mon site est une démarche éminemment intime. Or, je ne suis pas de ceux qui ouvrent les cuisses le premier soir. J’ai besoin de me sentir aimé, que mon interlocutrice fasse reluire les lignes de code du blog, disperse d’élogieux commentaires sur la féline prose, voire s’extasie face à l’ergonomie et les qualités visuelles, que celles-ci soient imaginaires ou réellement ressenties.

Et toi, Lulu la brutasse, tu as débarqué avec ton pied-de-bi(t)che, m’avouant au passage ne pas être francophone. Soit. Mon cerveau fécond t’a donc supputé suédoise. C’est mieux mais ça ne m’ôtera pas cette impression que, en ouvrant ta braguette à noms de domaines (une dizaine, n’as-tu pas honte), tu as cherché à me faire l’amour sans préliminaires.

Parlons-en, de tes noms de domaines. Comme tu l’as requis, j’ai mis ton truc de casino dans le présent billet. Certes j’ai supprimé l’hyperlien (il faut protéger son référencement), toutefois j’ai rempli ma part du contrat. Mais parlons de toi. Dans le cadre de mon audit, et puisque tu ne sembles pas avoir de profil sur les réseaux sociaux, je suis allé sur tes sites  experts « SEO ». Comment as-tu fait ? On jurerait qu’une adolescente attardée, le cerveau rempli de bons sentiments dégoulinants de guimauve à la vaseline, a conçu un gosse avec Captain Obvious : et hop, le chérubin à peine lettré écrit sur tes sites. Lucille, j’ignorais tes compétences en génétique. Serais-tu une ancienne cadre du programme eugéniste suédois ? Si c’est le cas, alors tu es une cougar. Je suis ABBAsourdi. Pardonne-moi ces scandaleuses associations d’idées et ce vilain jeu de mots.

La curiosité perdant le félin, j’ai poussé mon enquête en regardant comment tu as enregistré tes noms de domaine. Voilà, je commence déjà à douter de ton innocence. Et le résultat m’a troublé, un frisson a même parcouru l’inexpugnable raie de mon fondement : tous tes noms sont déposés auprès du même registar, à savoir MONIKER ONLINE SERVICES LLC. Or, cette boîte est connue pour abriter les plus gros spammeurs de la vaste toile. Pourquoi fréquentes-tu de tels individus ? Cela ne te ressemble guère. N’as-tu point conscience que cela dessert notre idylle ?

Et je ne parle pas de ces smileys omniprésents dans ton courriel et qui ne correspondent pas à l’image classe et coquine que je me faisais de toi. Lucille, ça ne va pas. Comprend donc que j’étais un peu colère. Aussi ma réponse, rédigée sous l’emprise d’un juste courroux doublé d’un taux d’alcoolémie indécent, était véhémente :

Bonjour Lucille,

J’ai remarqué que le français n’était pas votre langue maternelle, mais pour l’instant vous vous en sortez relativement bien.

Si j’ai bien compris, je dois mettre un lien vers votre site de casino depuis l’article sur « Trillium », de Jeff Lemire ? Ce billet parle d’un comics américain de talent, comment puis-je placer un rapport avec votre site euromillion ?

En outre, je viens de regarder les différents sites que vous possédez. Je vous avoue avoir été déçu par leur contenu : mal rédigé, sans originalité, il s’agit d’un galimatias de lieux communs qu’un enfant de quatre ans (allez, disons cinq) pourrait sans peine babiller – lorsque les phrases ont un sens, ce qui n’est pas acquis.

Au surplus, « vos » sites sont extrêmement faibles en nombre de billets, à peine une dizaine de pages/articles alors que mon site possède pas moins de MILLE articles, ce qui le rend (en termes de référencement) cent fois plus puissant. Et je ne parle pas de l’absence de commentaires ou pages FB pour se rendre compte du suivi.

Enfin, j’ai pris la peine de vérifier le pagerank de ces sites : ils sont TOUS de ZERO. Comment peut mon site bénéficier de liens provenant d’insignifiants domaines ?

Ainsi, qu’avez-vous d’autre à me proposer comme site influent ? Et vers quel site légitime et en rapport avec la littérature devrais-je mettre un lien ?

Félinement votre

Vois ce courriel comme une invitation à te dépasser, ma douce Lu. Comme tu ne répondais pas à mes questions et entrais dans le vif du sujet avec une formidable brutalité, j’ai pensé que te bousculer ferait rejaillir la passion de nos premières étreintes numériques, lorsque nos complices accolades entraînaient dans mon esprit une félicité seule capable de me faire écrire des phrases longues et tarabiscotées comme celle que tu es en train de lire.

Peut-être souhaites-tu être malmenée, challengée, vertement houspillée, avant de me montrer tes vrais sites référencés. Peut-être même que notre relation pouvait prendre un tournant dont seul le Marquis de Sade parvient à rendre compte. Peut-être sommes nous sur le point d’écrire ensemble les Histoires d’(SE)O. La configuration de ce que pourraient être nos échanges à venir me plait infiniment : moi te pressant par mes questions inopportunes, toi te défilant avec la grâce d’un hippopotame surpris en train de se masturber en regardant sa maman prendre son bain. Un running gag de quiproquos jusqu’à ce que l’un d’entre nous se lasse, et lâche.

Cependant nous ne sommes jamais parvenus à un tel degré de connivence. Tu as achevé de te foutre de ma gueule, au bout de quelques jours, en faisant mine de ne pas avoir lu ma réponse. Ton dernier courriel, affreusement lapidaire, reprenait tes insupportables gimmicks en me demandant, notamment, si le « deal m’intéressait toujours ». Tu m’ignores donc ? C’est ainsi, par le silence, que tu romps un partnercheap à cause duquel je devais, deux fois par jour, changer de slip ?

Adieu donc, espèce d’allumeuse de cinquième zone. Et si jamais je te revois dans ma boîte aux lettres, j’irai personnellement chier dans le serveur où sont hébergés tes sites pouraves.