Alain Damasio – La Horde du Contrevent

Folio SF, 736 pages.

Alain Damasio - La Horde du ContreventUn roman fantastique, dans tous les sens du terme. Damasio a pondu un chef d’œuvre d’aventure, d’intelligence et de complexité autour d’une élite censée remonter un vent à décorner des bœufs. Une imagination de dingue, c’est tout bonnement génial. Pas de science-fiction, peu de fantasy, seulement un monde avec quelques différences finement exploitées par l’auteur.

Il était une fois…

Dans un monde où les lois physiques telles qu’on les connaît sont tranquillement bafouées, vingt-trois héros ont pour mission de remonter la source du vent. C’est la 34ème Horde, menée par le dur Golgoth (neuvième du nom). Poursuiveurs qui veulent décimer la troupe, cités peu accueillantes, étendues désertiques, glaciales ou trempées, franchement on se demande pourquoi ils s’infligent de telles souffrances.

Critique de La Horde du Contrevent

Encore un roman bien dense vis-à-vis duquel je pourrais pondre un résumé de 2 000 mots, heureusement que Le Tigre n’est pas là pour vous bourrer le mou. Ce n’est pas tant le nombre d’idées présentes dans ce titre que le fait que l’auteur a réussi à créer un univers unique et cohérent méritant des chapitres entiers d’analyses.

Tout d’abord, la narration. Damasio, doux-dingue comme il l’est, a souhaité livrer l’histoire de la Horde d’après le point de vue des protagonistes. De l’amont vers le désert glacé de Norska, en passant par la rencontre avec les Fréoles, chaque gros paragraphe commence par un symbole expliquant qui prend la parole. Si on peut avoir du mal au début à suivre (les cent premières pages en particulier), s’accrocher vaut le coup d’autant plus que les textes sont décrits dans un ordre parfaitement chronologique. Remercions à ce propos l’éditeur qui a eu l’excellente idée de joindre à l’ouvrage un marque-page rappelant le « nom » des personnages.

En outre, sur les 23 protagonistes, à peine quatre reviennent régulièrement : Le scribe Sov au verbe précis et précieux (le vrai héros puisque c’est lui qui découvrira où finit le monde) ; Caracole le troubadour (héros d’une joute verbale qui est un délice à lire) ; le prince Pietro ; Erg le combattant – dont la lutte contre une mystérieuse confrérie envoie du très lourd. Chaque individu a son propre vocable, qui va du très recherché au franc grivois (le boss Golgoth en particulier), offrant une appréciable palette de styles.

Ensuite, l’histoire est proprement hallucinante. Le monde d’Alain D. est une planète hors du temps où un vent ravageur souffle de partout. Depuis des siècles, une institution (gérée par l’Horde) envoie des hommes et des femmes remonter le vent pour savoir ce qu’il se trouve à son origine. Chaque Horde met presque une génération pour évoluer contre les éléments, et les rumeurs ou légendes sur leurs parcours vont bon train. Si le Tigre se doutait (parmi d’autres hypothèses) du fin mot de l’histoire, il faut convenir que celui-ci, bien amené, ne perd rien de sa splendeur.

Presqu’enfin, le style général de l’auteur est impressionnant. Le vocabulaire est entièrement adapté à un univers venteux où la civilisation se construit par rapport à des contraintes difficilement imaginables. Si vous rajoutez quelques belles fulgurances descriptives (comment noter les vents, de la première à la neuvième forme) ou des postulats métaphysiques poussés (les chrones, le principe du vif qui régit la vie en général), le lecteur saura être en possession d’une aventure d’exception.

Pour conclure, un ouvrage atypique qu’il faut au moins tenter de lire une fois dans sa vie. J’avoue avoir survolé quelques passages ou perdu le fil du scénario (notamment deux années qui s’écoulent comme par magie), cependant rien n’a troublé le plaisir de la lecture. Et rien que pour le fun, voici les glyphes des 23 héros de la saga – par placement pour contrer un fervent. Certains mourront, d’autres seront décisifs, quelques uns presque insignifiants, toutefois la Horde reste un bloc à qui il faut rendre hommage :

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Thèmes abordés (du moins selon Le Tigre)

Le vent. C’est peut-être con comme thème, mais imaginez un monde où quelques bourrasques donnent le ton et font que remonter vers l’amont est une gageure justifiant la mise en place d’une équipe spécialisée. Face à cette force naturelle, les êtres humains ont décidé de créer des surhommes (à cause de leur entrainement drastique) qui vont exceller dans leurs domaines : un raconteur, un scribe, un chef, un oiselier, des ailiers, le faiseur de feu, etc. Du team working comme on en voit rarement.

Pour chaque personnage, l’aventure de la Horde oblige à un dépassement constant de soi. Car la déontologie de leur organisation fait la part belle à la tradition et l’expérience personnelle. Plus d’une fois, je me suis dit : « mais vas-y, prend un navire fréole et remonte le vent tranquillement assis dans un fauteuil ». Sauf qu’ils ne l’entendent pas ainsi, arriver au but (y’en a-t-il un d’ailleurs ?) doit s’accompagner de la réalisation de découvertes, comme être en présence de toutes les formes de vent ou faire face aux terribles chrones – objets mouvants aux propriétés surprenantes.

Ce que Le Tigre retiendra surtout est l’histoire d’un monde sans pitié où la sélection des meilleurs, violente, n’est que le prélude à une aventure dont ils se seraient bien passés. Et si chaque individu démontre son utilité dans la compagnie, on voit bien que certains se révèlent plus indispensables que d’autres au fil des pages. La numérotation de ces pages, de façon surprenante, est inversée, comme pour souligner l’abjecte quête poursuivie par nos pèlerins en souffrance.

…à rapprocher de :

– De cet auteur, Tigre a également lu La Zone du Dehors. Pas aussi bon, mais ça reste du Damasio – donc faut lire.

– La fin, sans spoiler, fait gravement penser à celle du cycle de La Tour sombre, de King. La marque des grands auteurs ?

– Un roman bien écrit où les héros souffrent, c’est également Gagner la guerre de Jaworski. Made in France encore.

– Sinon, à tout hasard, il existe un autre roman qui commence par la dernière page pour finir par la première. C’est Survivant, de Palahniuk.

– Pendant un chapitre, deux protagonistes mènent une joute purement verbale qui est d’une rare qualité. Les règles de la joute sont complexes et posent des contraintes qui raviront tout amateur de l’OULIPO.

Enfin, si votre librairie est fermée, vous pouvez trouver ce roman en ligne ici. Vérifiez bien que le marque page de la Horde est proposé avec le titre.

21 réflexions au sujet de « Alain Damasio – La Horde du Contrevent »

  1. Ping : "La Horde du Contrevent", d'Alain Damasio – Blog à part

  2. J’arrive ici un peu tardivement par rapport à cet article. Néanmoins j’aimerai revenir sur votre impression d’insignifiance de certains personnages.

    J’ai lu ce livre il y a quelques années déjà et j’en avais ce même sentiment. Je l’ai relu récemment et je suis amusé de constater qu’en seconde lecture certains personnages prennent une densité plus importante que lors de la découverte ( un personnage comme celui de Larco par exemple dont j’ai l’impression d’être complètement passé à coté lors de ma première lecture et que j’ai découvert et adoré dans ma seconde lecture )

    • On n’arrive jamais trop tard ici, les articles ont vocation à perdurer ! Ce que vous me dites est plus qu’intéressant, car je compte bien relire la Horde un de ces quatre. Et suis certain que cela m’amènera à modifier mon avis, parce qu’en ce moment je ne me souviens que d’environ la moitié des héros de la Horde.

  3. Ping : Jean-Philippe Jaworski – Gagner la guerre | Quand Le Tigre Lit

  4. Ping : Alain Damasio – La Zone du Dehors | Quand Le Tigre Lit

  5. Ping : DodécaTora, Chap.TM : 12 romans qui finissent mal | Quand Le Tigre Lit

  6. Graou !
    Pfiou sur ce coup j’ai eu peur… J’ai découvert ce blog il y a quelques temps déjà, et je dois avouer que notre Cher Tigre a descendu plus d’un livre que j’avais moi-même apprécié. Alors quand j’ai lu le titre de cette dernière critique, j’ai vivement souhaité ne pas avoir à souffler dans les poils de ce bon gros chat. Bonheur, je fus soulagée dès les premiers mots. J’ai totalement adoré ce livre, lu il y a un moment déjà, et dont je garde un très bon souvenir. Le système narratif est original et m’a plu très rapidement, et je me souviens en effet de la joute verbale de Caracole, que j’avais relu plusieurs fois tant ce passage était époustouflant.

    J’ai dévoré « Gagner la guerre » de Jaworski, pas tout à fait le même style selon moi, mais étant fan de littérature fantastique, je ne pouvais qu’adorer ! (Ce n’est pas ton cas Monsieur Tigre, hein ?) J’avais lu avidement « La tour sombre » de Stephen king, j’avais été totalement conquise, un des rares cycles qui m’a vraiment marqué, avec celui des « Annales de la Compagnie Noire » qui est tout simplement exquis.

    Je tenais à te remercier (je peux te tutoyer ?), car bien que n’étant pas toujours d’accord avec tes critiques, j’ai pu faire sur ce blog de belles découvertes.

    J’ai noté les titres de Damasio sus-cités, merci aux commentateurs aussi donc ! 🙂

    • Moi, « descendre » un livre ? Tu dois te tromper de blog…ou alors le livre le faisait exprès ^^ Tutoiement recommandé, et content d’avoir pu te proposer quelques lectures. J’ai vite regardé la saga de Glen Cook, et si je suis bloqué une semaine dans un hosto je te promets d’aborder les dix premiers tomes !
      Le passage de la lutte verbale entre Caracole et le Fréole m’a aussi laissé sur le cul, rien à voir avec les slam battles de notre siècle.
      Au plaisir de te lire, et continue à ne pas être d’accord avec Le Tigre – et à le dire, surtout.

  7. En voilà une bonne lecture cher Tigre, je partage tout à fait ton avis sur cette oeuvre, découverte par hasard en ce qui me concerne (merci la F..c pour le coup).

    Je me permets juste une petite remarque sur le fait qu’il n’y ait pas de SF et peu de fantastique dans ce roman : je suis d’accord si ce n’est que tout le contexte de cet univers est fantastique et que ces lois de la physique sont bien du domaine de la science-fiction 😉

    Par contre je ne savais pas pour le film d’animation, a-t-on des raisons de s’inquiéter (si ce n’est du réalisateur…) ?

    • Pour la subtilité SF/fantastique, l’essai de Quentin M. (sur les mondes hors sciences) tendrait à classer le roman dans la même veine qu’un Ravage de Barjavel. Concernant le film, je suis en train d’ajuster mes griffes en prévision de sa sortie (2015, sauf erreur de ma part).

  8. Et je ne peux que te soutenir dans la lecture de la zone du dehors cher Tigre.
    Plus engagé car l’auteur était plus jeune, mais tout aussi plein de bon sens sur l’Homme.
    Et pour répondre à Cqfd83, Damasio écrit peu « par exigence ». Pour ne pas se perdre je suppose. Je vous conseille d’écouter la chanson Bora de Rone sur laquelle il pose sa voix, pour un résultat plutôt étonnant (c’est d’ailleurs comme cela que j’ai découvert cet auteur).

    Je crois que je vais essayer de dénicher Gagner la Guerre de Jaworski. Le titre me fait déjà sourire.

    A plus les bichons.

  9. Ping : DodécaTora, Chap.IW : 12 objets littéraires à peine identifiés | Quand Le Tigre Lit

  10. Damasio n’a qu’un seul défaut: celui d’écrire trop peu. La Horde du Contrevent est phénoménal.
    Un petit regret car j’ai découvert ce livre en poche. Il parait qu’il y a une version de luxe avec une bande son originale. Si elle est du même acabit que le roman, ça pourrait mériter une écoute.
    Il y a aussi un film d’animation qui va sortir (merci allocine) réalisé par Jan Kounen… On va pas (deja) tirer sur l’ambulance mais j’ai comme un doute…

    Damasio a aussi écrit La Zone Du Dehors, un thème totalement différent façon SF/anticipation mais également extrêmement riche intellectuellement et politiquement.

      • Il a aussi écrit un recueil de nouvelles : « Aucun souvenir assez solide », qui est assez cool.
        Pour la bande-son de la horde elle est écoutable sur grooveshark, l’artiste c’est Arno Alyvan.
        Pour la zone du dehors il vaut vraiment le coup aussi, et il met pas mal en lumière le caractère politique de la horde qui peut passer à la trappe sans ça (au-delà de l’explicite avec l’hordre etc.). Et la fin est intéressante, sans spoiler.

  11. Et au fait, ça fait plusieurs fois que tu cites « La tour Sombre » et ta critique me donne bien envie. J’avais abandonné King il y a bien des années (au moins 20 🙂 ), mais je crois bien que tu as réussi à me donner envie de m’y remettre.

  12. Salut Le Tigre, j’ai découvert ton blog il y a peu, et dans l’ensemble, il y a pas mal de critiques qui montre que nous avons des goûts similaires. Mais aujourd’hui, tu fais une critique de « La Horde du Contrevent » et là, tu viens de te faire un ami :). Je suis un grand fan de ce roman que je conseille à tour de bras.

    J’en profite donc pour partager avec toi mon dernier grand plaisir littéraire que je place au niveau de « La Horde du Contrevent ». Tu l’as peut-être déja lu, il s’agit de « Gagner la guerre » de Jaworski. Un bon gros kiff.

    Et puis là, je viens de finir « Magie brute » de Larry Coreia. Pas au niveau des deux ouvrages précédemment cités, mais bien sympa quand même.

    Merci pour ton site que je prends beaucoup de plaisir à lire.

    • Que de bons mots punkadelic, tu m’en voies ravi. J’ai le Jaworski qui attend dans ma pile, je me le réserve quand les conditions à gros kiff (un voyage, une grippe qui me cloue au pieu, etc.) seront réunies…

      • Le Tigre a Jaworski dans sa pile ? Héhéhé. Excellent.

        Mon plan a fonctionné à merveille.

  13. Ping : Stephen King – La Tour sombre | Quand Le Tigre Lit

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