Alain Damasio – La Zone du Dehors

Folio SF , 656 pages.

Alain Damasio - La Zone du DehorsDamasio a la patate, de l’imagination et aime jouer avec les mots. Oh que oui. Dans cette dystopie futuriste où tout le monde il est heureux, quelques dissidents décident de passer à l’étape supérieure. S’il s’agit d’un roman qui met un certain temps à s’apprivoiser, celui-ci laissera plus d’une marque au lecteur – qui ne pourra éviter de faire le rapprochement avec ce qui cloche aujourd’hui.

Il était une fois…

En l’an de grâce 2084, sur un astéroïde près de Saturne, se trouve la glorieuse cité de Cerclon I. Une sacrée belle ville, paisible comme tout et gérée de main de maître par A, le président, aidé de ses ministres et d’un ordinateur surpuissant – le Terminor. Mais certains habitants ne l’entendent pas de cette oreille, et tenteront de réveiller cette « démocrature » trop lisse et policée (c’est le cas de le dire). Au risque de perdre leurs vies, voire la nature de leurs combats.

Critique de La Zone du Dehors

C’est toujours la même chose : les écrits de cet auteur français sont tellement puissants que je vais encore dépasser ma limite des 1 000 mots – avec Damasio, celle-ci n’a plus lieu d’être en fait. Un univers unique, des problématiques universelles qui, malgré l’aspect SF, sont plus que d’actualité, je ne regrette guère d’avoir lu cet ouvrage écrit en 1992 et remanié depuis – avec une préface en prime.

Pourtant, j’ai eu sacrément peur au début. En un mot comme en cent : c’est chiant. Les 200 premières pages extrêmement durailles à saisir, Damasio se joue de nous et, outre les noms imbitables des protagonistes (cinq lettres presque au hasard, suivant la position sociale des personnages), faut dire que l’environnement est difficilement représentable – les descriptions sont parfois hasardeuses. Au sein d’une cité paisible établie sur une mystérieuse planète (loin d’une terre ravagée après une quatrième guerre mondiale en Ukraine) où les habitants sont minutieusement contrôlés, une bande de remue-merdes se prénommant la Volte (comme une révolution, mais sans le « ré » du retour au point principal) cherche à tout changer.

Heureusement, l’intrigue se réveille à partir de la très attendue « cérémonie du Clastre ». Pour faire simple, cela consiste, tous les deux ans, de noter ses supérieurs (et ses subalternes) afin que s’établit un classement où tous les citoyens se verront attribués un nouveau poste (avec un nouveau nom). C’est là que nos héros décident de foutre le bordel, notamment sur un lac où tous célèbrent leurs nouveaux statuts. Puis c’est l’immeuble de la TV qui est visé, la violence devient franchement physique et il est grand temps pour les autorités de réagir.

C’est à cet instant que le style de Damasio développe toute sa richesse au service de thématiques pleines de sens et qui en bouleverseront plus d’un. Le procès de captn (le capt’aine, personnage principal) est un superbe moment de manipulation de l’opinion couplé à la guerre médiatique que peuvent se livrer deux camps. Et que dire alors de la suite de ce procès, à savoir le « jeu vidéo » qui propose de se mettre à la place des victimes (un grand moment de littérature) ? Ensuite, certains mystères sont désépaissis (sans être dévoilés), telle la raison qui a poussé la création de ces villes « parfaites » ou encore la nature et le rôle du fameux Cube, monstrueuse construction suscitant bien des fantasmes. Quant aux derniers chapitres, il y a comme un certain relâchement, on sent que l’auteur était presque à court de jus.

En guise de conclusion, le félin a eu le sentiment que Alain s’écoutait largement parler. Ce n’est pas tant dérangeant que cela, il faut avouer qu’il utilise de bien jolis mots, sans compter les fulgurances savoureuses. Toutefois l’auteur en fait trop, on sent que ce roman écrit au début des années 90 (et remanié depuis) est encore rempli de la veine anarchiste libérale (dans sa définition première, noble) qui appelle à la lutte créatrice et au non conformisme le plus béat. Mais ça reste indémodable et, je le crains, indispensable dans toute bibliothèque qui se respecte.

Thèmes abordés (du moins selon Le Tigre)

Ce qui est bon avec ce titre est la possibilité, pour le lecteur, de prendre position assez rapidement pour un groupe. Suivant l’état d’esprit du moment, êtes vous plutôt pour Captn et ses potos ou en faveur d’une dictature soft appréciée de la majorité – qui préfère ça à la guerre de la Terre ? Pour ma part, j’ai tenté à un moment à me mettre à la place du gouvernement (le très réaliste président A. est un héros en soi) en considérant que les membres de la Volte chient gravement dans une soupe correcte. Pourquoi foutre la merde sur Cerclon alors qu’ils pourraient exporter leur Volution ailleurs ? Damasio, intelligemment, donne des réponses séduisantes. Sans compter les révélations en fin d’ouvrage, qui rendent les « méchants » plus subtils que prévu.

Quoiqu’il en soit, l’écrivain français tape extrêmement haut dans ce qui est de l’idéologie politique grâce à des dialogues et considérations d’une rare profondeur. Qu’est-ce qui fait la démocratie ? A partir de quand la protection et la sécurité des membres d’une nation (ou un groupe) empiète-t-elle sur leur liberté et leur énergie créatrice – destructrice ? Ces questions sont abordées largement, notamment lors des cours donnés par captn (il est prof) ou l’échange avec le président de Cerclon. Ce dernier apprend au lecteur la différence entre le pouvoir et la puissance, le fait que la politique n’est que l’art de gérer, sans faire d’étincelles, à l’instar d’un père transi de peur face à sept millions de chefs idiots et éternellement insatisfaits.

Le félin va terminer sur une remarque toute conne qui m’est venue assez tardivement dans la lecture de l’œuvre : le héros est un Jésus moderne. Oui. C’est clair comme de l’eau de roche. Captn (avec sa copine Boule de chat, séduisante en diable) va trop loin, puis est condamné par un procès truqué d’avance avant de mourir. La renaissance ensuite, avec le retour en grâce auprès d’une population définitivement conquise. La référence au christianisme tient à surtout rappeler le pouvoir que peut représenter le verbe, les discours assénés, avec l’aide de la technologie, à une foule en délire qui voit son paradigme définitivement bousculé.

…à rapprocher de :

– L’énorme claque de Damasio reste La Horde du contrevent (en lien). Point barre.

– Comme je l’évoquais, l’auteur se laisse partir dans de grands délires avec un galimatias technico-phylosophique qui n’est pas sans rappeler notre bon Momo G. Dantec (exemple ici).

– La surveillance totale et la dictature soft rappelle un peu Globalia, de Rufin – qui n’atteint pas la cheville de Damasio. Voire, dans un autre style, le premier volume de Rai, de Matt Kindt et Clayton Crain.

– Bien évidemment, 1984 d’Orwell. Ce n’est pas pour rien que l’histoire démarre en 2084 – on évitera de tousser face au progrès technologique en cette fin de 21ème siècle.

Enfin, si votre librairie est fermée, vous pouvez trouver ce roman en ligne ici.

3 réflexions au sujet de « Alain Damasio – La Zone du Dehors »

  1. Salut Tigre
    Coïncidence, je viens de finir la ZD il y a peu. J’ai été tellement emballé que j’en parlé autour de moi, et qu’il est déjà parti dans d’autres mains… le dialogue entre Captp et A est d’une lucidité, d’une finesse d’analyse, et teinté au fond d’un cynisme froid.
    Et avec la Horde du Contrevent , la claque promet d’être encore plus retentissante … j’ai ha^te de lire ça (et ce ne saurait tarder).
    A+ Tigre et merci pour cette touchant hasard (?)
    🙂

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