Véronique Poulain – Les mots qu’on ne me dit pas

Stock, 144 pages.

Véronique Poulain - Les mots qu’on ne me dit pasLe quatrième de couverture tend à vendre du rire, c’est plutôt de tendresse mâtinée de fierté dont il est question. Ces souvenirs d’une fille « entendante » parmi une famille de sourds-muets offrent de belles surprises, entre gros inconvénients et menus avantages – souvent drôles il est vrai. Même si l’essai est loin d’être transcendant (car un peu court à mon goût), il y a de quoi passer un bon moment.

De quoi parle Les mots qu’on ne me dit pas, et comment ?

La première chose qui a attiré l’œil expert du gros radin que je suis, c’est que le rapport prix/(nombre de mots) est anormalement élevé. Car il n’y a pas vraiment 120 pages à cet essai autobiographique. Une page = un chapitre, et les espaces sont tels qu’on pourrait faire tenir Les mots qu’on ne me dit pas en une trentaine de pages.

Cela n’est pas forcément un mal, parce que cette aération donne l’impression de lire à vitesse grand V (une demi-heure) l’histoire d’une femme énergique et de sa famille qui est, par de nombreux aspects, exceptionnelle. Je ne parle pas du fait que l’auteur est la seule « entendante » alors que ses parents (Josette et Jean-Claude) sont sourds-muets, mais de l’énergie déployée par eux (plus l’oncle Guy) pour faire avancer la cause de ce qui constitue un handicap – et c’est loin d’être terminé, essayez un peu les sous-titres lors du journal de 20h.

C’est donc avec une double casquette (le cul posé en équilibre entre deux mondes, plutôt) que Véronique P. nous conte ce qu’est de vivre dans telle configuration. Le silence chez ses parents ; l’exubérance et les échanges oraux (en tout honneur, n’ayez pas l’esprit mal tourné) ailleurs ; l’incompréhension des autres (il n’y a pas que devant chez moi que la boulangère est une vraie conne) ; les mêmes questions qui reviennent, on comprend comment l’auteur a pu passer par tous les états.

De l’agacement à la joie pure, en passant par la consternation, Poulain semble s’être arrêtée à la fierté pour revendiquer sa famille au point d’en faire un roman. Toutefois, ce texte reste ce qu’il est : un témoignage trop court, certes touchant, mais sans l’ébauche d’une réflexion plus approfondie sur cette population dont les problématiques restent peu connues – cette partie étant, à mon avis, laissée au lecteur.

Enfin, j’espère que l’auteure ne fera pas de ce premier texte le dernier (ce qui arrive souvent), parce que sa prose est loin d’être dégueulasse. Souvent une brève autobiographie est un catalyseur à roman, et considérant les heures de lecture passées seules (le titre renvoie à la découverte des livres), il y a sans aucun doute matière à continuer sur cette lancée.

Ce que Le Tigre a retenu

Au-delà de quelques anecdotes assez fandardes (laisser Dr. Dre à fond dans la caisse de ses vieux en les quittant vers l’école ; les bals de sourds avec les panneaux annonçant le genre de musique), le fauve a eu des réponses auxquelles seule une « binationale » pourrait répondre.

D’abord, et même si je m’en doutais, les sourds muets ne non pas muets. Cependant, comme ils ne se sont jamais entendus, les mots qui sortent de leurs bouches sont souvent difficiles à deviner. Et que dire des sons incessants qu’ils produisent, borborygmes et autres bruits terriblement organiques que l’auteur semble de moins en moins supporter ? Moi qui pousse une grosse gueulante quand mon paternel claque du bec en avalant son steak tartare, je n’ose guère imaginer la souffrance endurée par Véronique.

Ensuite, Le Tigre a appris énormément sur le fonctionnement du langage des signes dont il n’existe presque pas de « version » mondiale. Outre un vocabulaire relativement limité (le père a œuvré pour son enrichissement) et les surnoms donnés aux proches, ce moyen de communication ne possède évidemment pas de conjugaison – et l’approche temporelle est différente. J’ai eu l’impression d’une langue bien plus directe, où la perte de temps est évitée, bref des échanges qui vont droit au but, ce qui peut surprendre étant donné que les signes semblent parfois grossiers. La discussion des choses du sexe entre une mère et sa fille prennent alors la forme d’un supplice d’une rare puissance.

Enfin, le rapport des sourds-muets à leur corps est étonnant, il s’en dégage une certaine liberté qui, sans être impudique, est rafraîchissante. Par les bruits émis par ces personnes, cela confine même à l’animalité, ce qui peut expliquer pourquoi ils ont été longtemps pris pour des individus moins intelligents. Ce dernier aspect se retrouve dans leur vie sexuelle qui m’est apparue comme détachée des conventions relatives à la bienséance et autres considérations des coincés du cul. De là à estimer qu’ils ont une propension à s’envoyer en l’air plus souvent et avec plus d’allégresse, il n’y a qu’un pas – pour ma part, je parlerai d’une sexualité plus simple, naturelle même.

…à rapprocher de :

En termes de littérature, je n’ai, pour l’instant, aucun exemple en tête. C’est pourquoi je me rabattrai sur cet excellent film (rappelé dans l’ouvrage) qu’est Les enfants du Silence, de Haines. Sous-cultivé comme je suis, j’aurais évoqué la Japonaise du film Babel.

Enfin, si votre librairie est fermée, vous pouvez trouver ce roman en ligne ici.

6 réflexions au sujet de « Véronique Poulain – Les mots qu’on ne me dit pas »

  1. Il s’ agit d’une langue, non d’un langage, avec sa syntaxe, sa conjugaison (si, si… mais pas au sens où nous, entendant, « l’entendons », ah ah!)
    Quant au « vocabulaire limité », je n’ai que mon témoignage à apporter… je suis interprète en langue des signes et je me confronte chaque jour à la richesse de cette langue.
    Tout peut se dire dans cette langue… même les concepts les plus abscons de psychologie, de lettres modernes ou de sciences. .. mes deniers domaines d’intervention ces derniers temps…

    Ceci dit, j’ai hâte de lire le livre de Véronique Poulain… Les quelques extraits que j’ai pu en lire m’ont rappelé bien des choses… mais c’est est un témoignage, à prendre en tant que tel donc.

    Merci pour votre critique.

    • Merci pour vos précieuses précisions, c’est fort gentil de votre part. Concernant le vocabulaire « limité », j’ai cru comprendre que c’était à l’époque du développement de la langue, qui alors ne semblait pas avoir la structure nécessaire – je ne parle pas de difficultés à développer sa pensée, mais avoir des outils communs pour se faire comprendre sans avoir à écrire.

  2. il y aurait tant à dire du moins à écrire!!! moi aussi « entendante » dans une famille de sourds et muets… d’abord la lsf (langue des signes française) pratiquée par mes tantes éduquées dans une « école » parisienne, celle de mes grand-parents très différente élevés pour leur part chez les bonnes soeurs et les curés à la campagne
    l’impression de n’être jamais vraiment d’un monde c’est comme si j’étais tantôt blanche tantôt noire voir les 2 en même temps mais jamais grise c’est pas possible que tu le veuilles ou non t es obligé de choisir à quel monde tu appartiens à chaque moment chaque situation parfois tu ne sais plus si t entent ou si t es sourde (mieux vaut être sourd que d’entendre ça dit le proverbe je ne sais pas qui l’a dit mais il devait savoir de quoi il parlait ce brave) je pourrai écrire des heures sur le sujet entre anecdotes coups de gueule injustice rejet moqueries etc

    • Je vois que vous vous retrouvez dans les dires de l’auteure, tant mieux. Pour ce qu’il y a « tant à dire », je ne sais pas si c’est voulu de sa part de faire court et percutant, mais j’aurais préféré plus de matière.

  3. Bonjour,

    Je ne sais pas si c’est semblable, mais la description que vous donnez du livre m’a directement fait penser à un ouvrage lu en cours d’allemand voilà quelques années: Jenseits der Stille, de Caroline Link. Bon, il s’avère en fait que cette histoire était d’abord racontée sous forme de film qui a ensuite donné lieu à un livre, et non l’inverse comme je le croyais.
    J’avais beaucoup aimé le livre parce que justement il racontait le quotidien d’une petite fille entendante avec ses deux parents sourds. On y retrouvait des situations agaçantes pour l’héroïne, comme le fait de devoir servir d’interprète, le fait de signaler à ses parents quand ils font trop de bruits en mangeant… Et d’autres plutôt drôles.
    Le thème des parents qui se sentent peu à peu exclus du monde de leur fille (qui décide de devenir musicienne) est également abordé.

    • Un germanophone, comme moi, bienvenue ! Merci pour le film, je vais le téléch acheter pour voir. Le coup de la fille qui fait de la musique est brutal, presque un doigt d’honneur de sa part.

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